Être avec... complètement. Jusqu’à faire corps, quand sous le poids des confidences, souffles et gestes se confondent et se relient. Ou quand la relation patiente-thérapeute révèle sa mystérieuse alchimie...
« Ce qui importe, c’est ce qu’ils partagent, cette intimité, le fait d’être dédié l’un à l’autre. L’attention qu’ils se portent. » Philippe Besson
INTRODUCTION
En ce début d’après-midi, la salle d’attente est presque vide. Je viens l’accueillir, main tendue, je lui souris et l’invite à passer dans le bureau de consultation. Pendant une courte fraction de seconde, son corps un peu encombré hésite d’un pied sur l’autre, comme s’il évaluait son équilibre. Elle sourit timidement, offre sa main. A ce moment quelque chose vibre dans ma poitrine, un lien, une proximité. Une chaleur diffuse. Elle se recentre et avance avec une souplesse naturelle, l’épaule cherchant à réajuster la bandoulière du sac. Elle choisit sa place. Elle se présente : Julie C. En tête-à-tête, l’échange s’organise sous forme de questions et réponses, tout ce qui paraît essentiel pour le dossier. Julie est assise sur l’avant de la chaise, le sac posé sur les genoux. Son regard noisette m’enveloppe et j’observe les mimiques de son visage, les troubles fugaces, les temps de suspension. Je suis attentive à la beauté de ses gestes. Ses cheveux longs suivent les mouvements de la tête. Je respire à son rythme. J’oriente le dialogue et pose les questions classiques. Elle est attentive et précise. Je suis posée et concentrée. Ma main écrit, les doigts pianotent sur les touches inanimées. Le logiciel déroule le menu des antécédents médicaux. Elle raconte. Je ne la quitte pas des yeux. C’est alors que son regard se noie, de façon très passagère. Le contexte vient de faire remonter un moment gâchette de sa vie où son destin l’a bousculée.
Un froissement parcourt son visage, comme une onde. Elle se raidit, ses gestes sont saccadés, elle semble suffoquer. Ses yeux se mettent à explorer un quadrant de l’espace, dans cette pièce, en haut à droite. Comme si un film était projeté là, au-dessus de la plante verte. Julie est bouleversée. Ses yeux s’embuent de larmes. Mon coeur réagit sous la déferlante. Mon regard l’accueille, ma main se pose. Je respire lentement jusqu’à ressentir un cocon doux dans la poitrine, doux comme de la soie. Je me rapproche imperceptiblement. Nous inspirons. La douceur enveloppe, la lenteur accueille pour que l’indicible s’autorise à exister. Etre avec elle, laisser l’espace, le temps. Elle est gênée, ses lèvres se crispent. Elle blanchit. Je suis les trajectoires de ses yeux. Ils vont et viennent du film en haut à droite et reviennent vers moi. Un simple « et... » l’invite à continuer. Sa bouche s’ouvre comme un théâtre et les mots viennent se précipiter.
Toutes les notes de la voix sont attachées, comme un rythme « legato » orchestré par le stress.
Elle dit Lesmotsfroidsdéforméslarapiditél’agitationlescoeursquibattentlaconfusionl’urgencepasd’explicationsauverl’enfant. Julie s’agite. Elle dit la rébellion du corps. C’est la Peur, la grande Peur rouge, blanche qui lacère les entrailles. Julie se tasse sur sa chaise. Elle dit la solitude, l’emprise, l’impuissance, le froid, la glace, la paralysie, le corps déserté. Le froid s’infiltre. Je respire. Le souffle vient raviver le cocon doux et chaud en moi. Mon corps l’épaule. Elle dit l’effondrement, comment le corps est cueilli au coeur de sa fragilité. La vague de mots vient mourir sur la grève du silence. Son regard se voile et se perd. La tête s’affaisse sur les épaules ramassées, les traits tombent. Doucement, faire corps dans cet espace ouaté, semblables.
Reprendre pied sur la gravité, ensemble. J’ouvre le buste et arrondis le bras. Juste... son geste. Une arabesque de la main lui offrant la beauté de ses propres attitudes. La croisée des regards. La chaleur revient. J’acquiesce et, dans un souffle, l’invite à continuer. Encore pâle, sa voix exprime « le gouffre de la peur, de l’effroi, celui qui vous glace ». Nous respirons. Un haussement de sourcils, les notes de sa voix sont maintenant détachées, comme un rythme « staccato » modulé. Elle reprend : Il y a eu ce regard. L’aile du nez se met à palpiter. Du fond de la colonne de larmes jaillissent les pleurs. « Il y a eu ce regard, un refuge, une bouée de sauvetage. Un regard sans masque. Je n’étais plus seule. Je pouvais m’y arrimer. On se sent coupé du monde, coupé de soi. C’est la vie qui bascule, le fil ténu de la vie. Il y a eu ce regard, l’humanité de l’autre, je m’y suis ancrée. Elle rosit et inspire profondément. Ensuite, j’ai pu trembler, évacuer. J’ai ressenti mon corps, j’ai repris confiance. J’ai ressenti mes doigts, mes besoins, mes désirs. La petite musique de vie reprenait sa place. Julie essuie ses larmes, ajuste sa posture. Faut-il aller jusqu’à ces extrémités pour se sentir vivant ? » La fenêtre de l’ordinateur brille sur les phrases inachevées.
L’imprimante ne laissera pas la trace de ce que nous avons partagé, ce temps dédié à l’autre, cette intimité profonde de deux êtres. Julie se tient bien droite, les pieds posés, comme libérée d’un poids. Un sourire illumine son visage, ses cheveux dansent à nouveau. Après avoir conclu, nous nous sommes séparées en se donnant rendez-vous dix jours plus tard. Ce matin, je suis assise à côté de Julie dans cet espace qui nous relie. Nous avons bavardé de choses légères, de ses envies et de ses bons souvenirs. Maintenant elle dort, je respire avec elle à son rythme, ni trop rapide, ni trop lent. Je me lève et au-dessus du champ, je m’adresse à l’équipe : « On peut commencer. »
L’infirmière tend l’instrument au chirurgien. « Incision... » L’opération peut débuter. Les appareils déroulent un enregistrement régulier, rassurant. Les paramètres d’anesthésie sont excellents. Tout est en ordre. Les corps sont prêts. Silencieusement, respectueusement, le chirurgien trace l’incision à fleur de peau. Il est debout, bien ancré sur ses pieds, concentré sur sa tâche. Julie est allongée, endormie, tranquille, toutes ses ressources vitales mobilisées dans cet instant où l’âme touche le corps. Je repense à la consultation pré-anesthésique et aux confidences de Julie, cet après-midi-là. « Quand je vous ai vue, j’ai retrouvé le même regard bienveillant que celui de l’anesthésiste qui était avec moi lors de ma césarienne en urgence. Cette rencontre qui a changé le cours des choses. »
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« Ce qui importe, c’est ce qu’ils partagent, cette intimité, le fait d’être dédié l’un à l’autre. L’attention qu’ils se portent. » Philippe Besson
INTRODUCTION
En ce début d’après-midi, la salle d’attente est presque vide. Je viens l’accueillir, main tendue, je lui souris et l’invite à passer dans le bureau de consultation. Pendant une courte fraction de seconde, son corps un peu encombré hésite d’un pied sur l’autre, comme s’il évaluait son équilibre. Elle sourit timidement, offre sa main. A ce moment quelque chose vibre dans ma poitrine, un lien, une proximité. Une chaleur diffuse. Elle se recentre et avance avec une souplesse naturelle, l’épaule cherchant à réajuster la bandoulière du sac. Elle choisit sa place. Elle se présente : Julie C. En tête-à-tête, l’échange s’organise sous forme de questions et réponses, tout ce qui paraît essentiel pour le dossier. Julie est assise sur l’avant de la chaise, le sac posé sur les genoux. Son regard noisette m’enveloppe et j’observe les mimiques de son visage, les troubles fugaces, les temps de suspension. Je suis attentive à la beauté de ses gestes. Ses cheveux longs suivent les mouvements de la tête. Je respire à son rythme. J’oriente le dialogue et pose les questions classiques. Elle est attentive et précise. Je suis posée et concentrée. Ma main écrit, les doigts pianotent sur les touches inanimées. Le logiciel déroule le menu des antécédents médicaux. Elle raconte. Je ne la quitte pas des yeux. C’est alors que son regard se noie, de façon très passagère. Le contexte vient de faire remonter un moment gâchette de sa vie où son destin l’a bousculée.
Un froissement parcourt son visage, comme une onde. Elle se raidit, ses gestes sont saccadés, elle semble suffoquer. Ses yeux se mettent à explorer un quadrant de l’espace, dans cette pièce, en haut à droite. Comme si un film était projeté là, au-dessus de la plante verte. Julie est bouleversée. Ses yeux s’embuent de larmes. Mon coeur réagit sous la déferlante. Mon regard l’accueille, ma main se pose. Je respire lentement jusqu’à ressentir un cocon doux dans la poitrine, doux comme de la soie. Je me rapproche imperceptiblement. Nous inspirons. La douceur enveloppe, la lenteur accueille pour que l’indicible s’autorise à exister. Etre avec elle, laisser l’espace, le temps. Elle est gênée, ses lèvres se crispent. Elle blanchit. Je suis les trajectoires de ses yeux. Ils vont et viennent du film en haut à droite et reviennent vers moi. Un simple « et... » l’invite à continuer. Sa bouche s’ouvre comme un théâtre et les mots viennent se précipiter.
Toutes les notes de la voix sont attachées, comme un rythme « legato » orchestré par le stress.
Elle dit Lesmotsfroidsdéforméslarapiditél’agitationlescoeursquibattentlaconfusionl’urgencepasd’explicationsauverl’enfant. Julie s’agite. Elle dit la rébellion du corps. C’est la Peur, la grande Peur rouge, blanche qui lacère les entrailles. Julie se tasse sur sa chaise. Elle dit la solitude, l’emprise, l’impuissance, le froid, la glace, la paralysie, le corps déserté. Le froid s’infiltre. Je respire. Le souffle vient raviver le cocon doux et chaud en moi. Mon corps l’épaule. Elle dit l’effondrement, comment le corps est cueilli au coeur de sa fragilité. La vague de mots vient mourir sur la grève du silence. Son regard se voile et se perd. La tête s’affaisse sur les épaules ramassées, les traits tombent. Doucement, faire corps dans cet espace ouaté, semblables.
Reprendre pied sur la gravité, ensemble. J’ouvre le buste et arrondis le bras. Juste... son geste. Une arabesque de la main lui offrant la beauté de ses propres attitudes. La croisée des regards. La chaleur revient. J’acquiesce et, dans un souffle, l’invite à continuer. Encore pâle, sa voix exprime « le gouffre de la peur, de l’effroi, celui qui vous glace ». Nous respirons. Un haussement de sourcils, les notes de sa voix sont maintenant détachées, comme un rythme « staccato » modulé. Elle reprend : Il y a eu ce regard. L’aile du nez se met à palpiter. Du fond de la colonne de larmes jaillissent les pleurs. « Il y a eu ce regard, un refuge, une bouée de sauvetage. Un regard sans masque. Je n’étais plus seule. Je pouvais m’y arrimer. On se sent coupé du monde, coupé de soi. C’est la vie qui bascule, le fil ténu de la vie. Il y a eu ce regard, l’humanité de l’autre, je m’y suis ancrée. Elle rosit et inspire profondément. Ensuite, j’ai pu trembler, évacuer. J’ai ressenti mon corps, j’ai repris confiance. J’ai ressenti mes doigts, mes besoins, mes désirs. La petite musique de vie reprenait sa place. Julie essuie ses larmes, ajuste sa posture. Faut-il aller jusqu’à ces extrémités pour se sentir vivant ? » La fenêtre de l’ordinateur brille sur les phrases inachevées.
L’imprimante ne laissera pas la trace de ce que nous avons partagé, ce temps dédié à l’autre, cette intimité profonde de deux êtres. Julie se tient bien droite, les pieds posés, comme libérée d’un poids. Un sourire illumine son visage, ses cheveux dansent à nouveau. Après avoir conclu, nous nous sommes séparées en se donnant rendez-vous dix jours plus tard. Ce matin, je suis assise à côté de Julie dans cet espace qui nous relie. Nous avons bavardé de choses légères, de ses envies et de ses bons souvenirs. Maintenant elle dort, je respire avec elle à son rythme, ni trop rapide, ni trop lent. Je me lève et au-dessus du champ, je m’adresse à l’équipe : « On peut commencer. »
L’infirmière tend l’instrument au chirurgien. « Incision... » L’opération peut débuter. Les appareils déroulent un enregistrement régulier, rassurant. Les paramètres d’anesthésie sont excellents. Tout est en ordre. Les corps sont prêts. Silencieusement, respectueusement, le chirurgien trace l’incision à fleur de peau. Il est debout, bien ancré sur ses pieds, concentré sur sa tâche. Julie est allongée, endormie, tranquille, toutes ses ressources vitales mobilisées dans cet instant où l’âme touche le corps. Je repense à la consultation pré-anesthésique et aux confidences de Julie, cet après-midi-là. « Quand je vous ai vue, j’ai retrouvé le même regard bienveillant que celui de l’anesthésiste qui était avec moi lors de ma césarienne en urgence. Cette rencontre qui a changé le cours des choses. »
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Dr Roxane Yvernay
Médecin anesthésiste à Annecy. Formée à l’hypnose depuis 2007, formation enrichie de modules et initiations complémentaires pour aller vers une hypnose intégrative. Consultations d’hypnose médicale depuis 2015 dans le cadre de la médecine psychosomatique et psychosociale à Genève. Membre de L’IRHyS (Institut romand d’hypnose suisse) et de la SMSH (Société médicale suisse pour l’hypnose). Pratique du yoga depuis vingt ans, de la méditation et plus récemment de la transe cognitive auto-induite (TCAI). Actuellement retraitée. Membre de ALPS (Association de littérature et de poésie des Savoie)..
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N°78 : Août / Sept. / Oct. 2025
Regards sur l'Hypnose
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°78…
8 / Éditorial : « La transe hypnotique est avant tout une expérience poétique » Julien Betbèze
10 / En couverture : Florence Cadène Magnétisme animal Sophie Cohen
12 / Internalisation d’un lien sécurisant Théo, 10 ans et « son » anxiété d’endormissement Arnaud Zeman
24 / Le témoin intérieur et la honte Tout le monde est mieux que moi Géraldine Garon et Solen Montanari
36 / Sortir de l’adoration du produit Dissiper les ruminations du veau d’or : les clés du traitement des addictions David Vergriete et Alexandrine Halliez
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
46 / Introduction Gérard Ostermann
50 / Cris et hypnose Répondre aux cris des personnes âgées grâce à l’hypnose Hélène Pousset Abbouchi
58 / Autohypnose pour mon épaule gauche (rupture de la coiffe des rotateurs) et le couple hypnose/fascia Nelly Cadra
73 / DOSSIER REGARDS SUR L’HYPNOSE
74 / Voyage IRM au coeur de l’expérience hypnotique. Exploration de la portée clinique de l’hypnose Jean-Philippe Cottier et Valentin Lefèvre
84 / L’hypnose et le dormeur éveillé Entre songe et pensée Alexandru Cupaciu
88 / Hypnose de spectacle : bénéfices ou dangers pour le sujet Stéphane Radoykov
94 / Une rencontre Être avec... Roxane Yvernay
RUBRIQUES
- QUIPROQUO
102 / Rencontre S. Colombo, Muhuc BONJOUR ET APRÈS...
106 / Marie, ou l’accompagnement d’une patiente lors d’un traitement de cancer Sophie Cohen
- LES CHAMPS DU POSSIBLE
110 / Ce que le corps ne dit pas, mais que l’hypnose écoute : croire pour transformer Adrian Chaboche CULTURE MONDE
114 / L’appel de l’âme Venir au monde dans le village Hmong de Cacao Alice Mancinelli
LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
125 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Florence CADÈNE
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8 / Éditorial : « La transe hypnotique est avant tout une expérience poétique » Julien Betbèze
10 / En couverture : Florence Cadène Magnétisme animal Sophie Cohen
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ESPACE DOULEUR DOUCEUR
46 / Introduction Gérard Ostermann
50 / Cris et hypnose Répondre aux cris des personnes âgées grâce à l’hypnose Hélène Pousset Abbouchi
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73 / DOSSIER REGARDS SUR L’HYPNOSE
74 / Voyage IRM au coeur de l’expérience hypnotique. Exploration de la portée clinique de l’hypnose Jean-Philippe Cottier et Valentin Lefèvre
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