Médecines Douces

La peur des soignants face à la mort.

Confrontés à la mort de patients dans leur travail, les soignants sont-ils autorisés à laisser parler leurs peurs ? Ou doivent-ils laisser leurs émotions à la maison ?



La peur des soignants face à la mort.
« La grandeur d’un métier est avant tout d’unir les hommes, il n’est qu’un luxe véritable et c’est celui des relations humaines. » Antoine DE SAINT-EXUPÉRY

La peur, émotion primaire, est définie par Larousse comme « une appréhension, une crainte devant un danger, qui pousse à fuir où à éviter une situation ». La peur est une émotion d’anticipation. Comment parler de la peur de la mort chez les soignants sans évoquer la place de leurs émotions ou plutôt de l’espace émotionnel autorisé ? Cet espace autorisé s’envisage invariablement à la lumière de la liberté d’être.

Petit rappel de la définition d’une « bonne infirmière » : « Faculté de cacher ses réactions émotionnelles et d’entretenir un air de détachement, une sorte de détachement professionnel vis-à-vis de son travail » (Jocalyn Lawler, 2002). En se « blindant » le soignant aura l’illusion de maîtriser ses émotions. Et que dire de la place de l’égalité émotionnelle des soignants, tant la peur est mieux « tolérée » chez les femmes que chez les hommes.

Lors d’une formation « Fin de vie et accompagnement », une soignante nous rapporte : « ma collègue pleurait devant la famille, ça ne se fait pas, je lui ai conseillé d’aller consulter un psy » ; puis à la pause, dans un silence brisé par le son de ses larmes, elle nous fit le cadeau de : « j’ai eu tellement peur de la voir ainsi, et de voir Madame X. que j’aimais tant et qui était là, morte ». Bien au-delà de sa communication verbale, tout son corps témoignait de sa peur et de cette tristesse qui la submergeait, le dos rond, la tête dans ses mains. Nous l’avons remerciée, précisant que c’était OK pour nous d’accueillir ses larmes, tout autant que d’entendre qu’elle aimait Madame X. A ma question : « de quoi aurais-tu besoin, là ? », elle a répondu : « de dire que ça fait mal et d’être entendue, d’être autorisée à dire que oui cette dame je l’aimais sans être jugée... ». Chacune lui a témoigné sa confiance, parfois la voix tremblante dans un espace de rencontre émotionnelle tellement enrichissant. Tout son corps reprenait vie, sa tête se redressait, elle nous regardait, souriait, son discours intérieur se modifiait. Depuis j’ai appris qu’elle porte le projet d’un groupe de partages de paroles au sein de l’établissement, ouvert à la créativité de chaque participant, paroles, dessins, chansons, cuisine...

« Les soignants parlent peu de leur vie émotionnelle. Ils ne s’y sentent guère autorisés et n’y sont que rarement invités. Quand ils l’évoquent, c’est le plus souvent sur un mode “euphémisé” : “j’étais gêné”, “ce n’était pas évident”... Pourtant la vie émotionnelle du soignant est intense. Cette gestion des émotions n’est pas prise en compte dans l’évaluation de la charge de travail du soignant. Aucune reconnaissance ne lui est accordée et, hormis quelques services spécialisés, peu d’accompagnements sont proposés pour prévenir l’épuisement émotionnel. » (Catherine Mercadier, cadre infirmier, 2017)

Le cadre est posé, dans un système de soins qui semble plus souvent s’attacher à l’histoire de la maladie qu’à celle du malade, où le temps est compté en faire plus qu’en être, dans quelle ligne où dans quel logiciel va-t-on justifier le temps de parole des soignants ? Une réponse m’a été donnée lors d’une évaluation des besoins en formation continue : « Rien sur les émotions, tout ça serait du temps invisible que je ne peux pas comptabiliser, les professionnels laissent leurs émotions à la maison ! » Cette jeune directrice d’établissement de soins venait de me décrire un sas de désinfection émotionnelle entre le privé et le professionnel, où la peur entre autres resterait dehors.
Quelle ressource le soignant pourrait-il mettre en mouvement, si ce n’est sa « juste présence » chère à Walter Hesbeen, être là avec ce qu’il est, ses peurs, sa tristesse, sa sensibilité dont il est parfois important de rappeler que c’est bien autre chose que de la sensiblerie. Envisager les émotions des soignants, telle que la peur, c’est nous ouvrir à d’autres possibles comme la sensibilité, l’humilité, la générosité, l’authenticité, et bien d’autres encore qui pourraient donner du sens aux soignants dans leur posture « d’artisans du savoir-être ». C’est autoriser le soignant à vivre sa vulnérabilité librement. La formation initiale des soignants donne la faveur aux connaissances générales, techniques, physiologiques...

« Soigner c’est entrer en relation, la posture est toujours supérieure à la technique. » Vera Likaj, 2020

En dehors de services spécialisés et engagés dans une culture palliative, les soignants sont formatés dans un savoir-faire, dans une technicité censée tenir la mort au loin et sous contrôle, et où la peur n’a pas de place. Or, plus la sensation de contrôle augmente et plus la peur augmente. La mort reste un sujet tabou, certes dans le milieu du soin, mais aussi d’un point de vue sociétal. Que vient nous raconter notre peur face à celui que l’on accompagne en fin de vie, celui-là même qui nous rappelle que nous sommes mortels ? Une étude canadienne rapporte que plus le patient s’approche de la fin de sa vie, plus le temps de réponse à la sonnette s’allonge, mettant en lumière la peur et la souffrance des soignants. Rosette Poletti nous explique que l’une des peurs des mourants est de « sentir la peur dans le regard des autres ». Le mourant est capable de lire dans les yeux du soignant ce que celui-ci pense, tel que le sentiment : « j’espère qu’il ne mourra pas durant mon temps de service ». Ce qui occasionne de la « peur en retour » : celle qu’on lit dans le regard des autres. Comme si cette période singulière de la fin de vie offrait au malade une lecture affinée des émotions du soignant. La mort serait-elle synonyme d’échec ? Alors changeons de prisme, comme en unités de soins palliatifs, où les émotions sont parlées plus que gérées, envisagées dans l’accompagnement invariablement singulier de chacun, et où surtout la mort fait partie de la vie, comme un ultime processus. Pourrions-nous espérer que ces temps si douloureux nous permettent d’envisager la mort comme faisant partie de la vie ?

« La mort c’est ce qui donne du sens à notre vie. Par bonheur, la mort existe, elle nourrit la philosophie. » Boris CYRULNIK

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MYRIAM MERCIER Infirmière, praticienne narrative. Chargée de cours auprès des soignants sur les thèmes du deuil, de la fin de vie, de l’hypnose et la prise en charge de la douleur non médicamenteuse. Formée à la pratique narrative (Hypnosium) et à la fabrique narrative (Bordeaux). Titulaire du DIU Hypnose clinique et thérapeutique (Bordeaux II). DU deuils et endeuillés (en cours) à l’Université Jules-Verne (Dr Alain de Broca).

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Illustrations : © Roberta Lo Menzo
 


N°62 : août, septembre, octobre 2021

- Edito : Transe relationnelle. Julien Betbèze, rédacteur en chef

- La lévitation : un catalyseur de changement. Daniel Quin. Lâcher prise consiste à sortir de son cadre habituel de références et, par la transe, plonger dans un univers sans savoir où il nous mène. Avec les exemples de Marie, 12 ans, en échec scolaire, Lise, 35 ans, qui souffre de compulsion alimentaire, de Nadine, 22 ans qui veut perdre du poids, d’Anne, 35 ans, qui boit de la bière de façon excessive.

- Conversation de désengagement : le changement par l’aversion. Alain Vallée. Exercices pratiques pour amener au désir de changement. Ce genre de conversation centrée sur la liberté ou la contrainte, les valeurs ou le jugement d’autrui et les sensations corporelles est d’une grande puissance et prend peu de temps. Avec les exemples du tabagisme, de la colère…

- De la métaphore à la chanson de geste. Histoire de réceptivité. Bruno Dubos. Dans le travail métaphorique tout est question de réceptivité. Le thérapeute utilise une métaphore pour « aller vers le sujet », celui-ci va-t-il la « recevoir » ? Avec l’exemple de Sylvie et sa suite traumatique d’un long parcours émaillé d’interventions chirurgicales conséquence d’une erreur médicale.


- Les outils de la thérapie narrative : trouver du sens à l’insensé. Françoise Villermaux. Quoi de plus anxiogène, pour le psychologue ou le pédopsychiatre, qu’un adolescent qui exprime des idées suicidaires ? Illustration avec Célia, 14 ans et Elio, 15 ans.



Dossier : Douleur, douceur

- Edito : Gérard Ostermann

- La peur des soignants face à la mort. Myriam Mercier. Confrontés à la mort de patients dans leur travail, les soignants sont-ils autorisés à laisser parler leurs peurs ? Ou doivent-ils laisser leurs émotions à la maison ?


- Burn-out et doubles liens professionnels. Jérémy Cuna. Les exemples de M. H, directeur et délégué du personnel et de M. L, directeur adjoint et mari d’une salariée.

- Les gestes autocentrés : phénomène non conscient de ré-association. Corinne Paillette. Croiser les mains et mouliner des pouces, pianoter avec ses doigts sur ses cuisses, se gratter la tête… autant de petits gestes à observer chez les patients.


Dossier : Thérapie familiale
- Edito : Julien Betbèze. Mony Elkaïm : un thérapeute familial hors du commun

- Résonance et hypnose. En hommage à Mony Elkaïm et François Roustang. Sylvie Le Pelletier Beaufond. En vignette clinique, Mme C, 40 ans, en dépression depuis des années.

- Affronter l’ado tout-puissant : TOS (Thérapies Orientées Solution) et approches stratégiques. L’incroyable prise de pouvoir d’un adolescent de 15 ans sur sa famille. Sophie Tournouër


- Thérapie familiale et hypnose. Dimitri Tessier. Rétablir les liens entre les personnes dans des contextes de blocages relationnels. Les exemples de la famille L, une femme élève seules ses enfants, et du couple C en désaccord sur l’éducation de leur fille.


Rubriques
- Quiproquo. Stéfano Colombo. « Famille ». Dessin de Mohand Chérif Si Ahmed alias Muhuc
- Les champs du possible. Adrian Chaboche. Heureusement le temps passé passe par le présent.
- Culture monde. Sylvie Le Pelletier Beaufond. Les forces de l’invisible. Thérapies au Bénin.
- Les Grands entretiens. Gérard Fitoussi. Jacques-Antoine Malarewicz
- Livres en bouche: Julien Betbèze, Sophie Cohen.


Rédigé le 08/10/2021 à 21:56 modifié le 08/10/2021

Laurence ADJADJ
Hypnothérapeute, Thérapeute en EMDR-IMO et Thérapies Brèves, Psychologue à Marseille, elle est... En savoir plus sur cet auteur

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